Jean-Michel BERNOS
"Rien n'est plus beau que le crépuscule, quand on entend
encore un peu les feuilles des arbres qui se froissent"
J'avais 13 ans quand j'ai écris cette phrase, en forme de conclusion
de mon premier poème.
Quelques autres ont suivi jusqu'à ce jour de mes 57 ans.
Puis-je les partager en toute simplicité
dans les pages qui vont suivre ?
A gauche (PAGES), la liste montre chaque poème
à partir d'un titre.
Consulter ou se procurer mon dernier livre paru en Février 2009 :
http://www.litterature.tv/Livres-Changer-le-Monde-791.html
"Changer le Monde"
(Histoire de l'homme qui voulait (presque) tout changer en un
siècle)
Le passeur d’absolu
Ecrasé par la charge, le passeur avançait.
Je le voyais au loin, tel un signe courbé,
Jetant d’une foulée amère, un pied blessé
Que la roche brillante s’amusait à tenter.
Je le sentais hagard, épuisé par l’effort,
Donnant des coups de reins pour conjurer le sort,
Lançant loin son bâton qui le tirait encor,
Cherchant haut dans le ciel un peu de réconfort
Je scrutais, à comprendre, sa détermination,
Ne voyant rien au bout que la désolation.
Et l’homme poursuivait sans douter de raison,
Visant une falaise qui l’attirait, au fond !
Quand j’eus pris les jumelles qui pendaient à mon cou,
Je vis bien qu’au delà des rochers, tout au bout
S’étendait un royaume verdoyant, de miel doux
Et que les randonneurs obstinés, c’étaient nous !
Ce que je vois de mes fenêtres
La Bastide
Le soleil était lourd. L'air en chaudes effluves, mélangé aux odeurs de thym fleuri chatouillait les narines du bourricot. Le bât pesant, il avançait,
plantant le bout de ses sabots dans le chemin rocailleux ; grimpant à coups de reins saccadés vers la bastide.
Elle surgissait au dernier tournant, à demi cachée par
les genêts, dans sa robe jaune safran ; rehaussant sa majesté par ses contours de fenêtre et de porte, d'un blanc aveuglant.
Les pins arrachant les derniers chênes de la forêt
provençale primitive à leur milieu naturel, abritaient des orchestres de cigales, qui semblaient suivre le cortège depuis la sortie du village.
Les rires s'étaient estompés avec l'effort, les taches
mouillées qui s'abîmaient dans la poussière, les suivaient. Les respirations forcées se mêlaient au frottement des sacs sur les dos échauffés de la troupe.
Les sentiers de la colline usés par le ravinement, et
les passages incessants des habitants du lieu, avaient depuis longtemps empêché les herbes d'y vivre.
Seuls les gros lézards verts traversant d'un jet, y
laissaient entrevoir un peu de nuance.
Le bâtiment carré de lourdes pierres à peine égayé
d'une cheminée éventrée, bravait l'air pesant. Les lierres tentaient de prendre d'assaut la façade est, et retombaient par endroits comme épuisés, ballants et se balançant dans le jeune mistral.
Alors la troupe abordant l'esplanade pierreuse à
l'abri du soleil, se laissait ravir par ce souffle léger et tiède qui leur procurait un semblant de fraîcheur.
Les siècles avaient vu passer des générations de
paysans provençaux, qui avaient çà et là cultivé, l'un des oliviers, ici des vignes de coteaux, là encore des lavandins ; portant sur leurs dos courbés de
lourdes charges ; grattant le sol presque ingrat ; déversant des filets d'eau arrachés aux puits insondables.
Cet esprit de labeur qui sculptant les restanques
avait façonné le paysage, était présent dans chaque pierre et sous chaque arbuste, au milieu de chaque buisson épineux.
La majestueuse construction trônait sur la butte,
ruisselante de larmouises, appelant les buses.
Son toit à quatre pentes, rouge et brillant, se
teintait par endroits de taches ocre claires, de ces tuiles d'argile irrégulières qui avaient cuites au soleil.
Sur les hauts murs intérieurs, blanchis à la chaux ou
contre les voûtes de pierre des profondes caves, la fraîcheur régnait, partageant ce domaine avec la pénombre, rendant
l’atmosphère propice à la sieste.
Les petites fenêtres à quatre carreaux, au verre
rempli de bulles, accrochaient les collines lointaines, et regardaient la mer scintiller à travers la trouée d’un bois.
Avant d’entrer, les voyageurs s’étaient rafraîchis
sous la tonnelle couverte de vigne vierge, abrités du soleil par une allée de hauts et fins cyprès.
Ils s’étaient attablés dans la vaste cuisine, laissant
leurs yeux s’habituer au demi-jour. Ils avaient regardé la haute horloge, les grandes platées de bronze accrochées au mur, et frottés leurs pieds nus sur le carrelage rose et
froid.
Ils avaient échangé trois mots dans une langue
éloignée du provençal, et n’avaient pas eu à en dire d’avantage.
Ces architectes américains n’avaient pas nécessité de
plus de persuasion pour accepter de laisser se glisser dans le Sud des Etats Unis, ces bastides merveilleuses et majestueuses, émissaires de la douceur de vivre
méditerranéenne.